"Henri IV" de Luigi Pirandello mis en scène par Léonard Matton, une plongée en abyme de nous-mêmes.


Dès le début, on comprend que ce spectacle atypique, immersif- un ovni dans le milieu théâtral- va nous amener dans un labyrinthe de situations dramatiques et temporelles à tiroirs. Chacune se chevauche et nous plonge dans un monde imaginaire et troublant. En effet, on se retrouve en totale immersion et émersion grâce à une savante mise en abyme conçue dès l'entrée en salle...On est pris entre la réalité d'une troupe qui présente son filage en 2022, puis plongés en 1922 avec un groupe perturbé par le cas de leur ami accidenté vingt ans plus tôt lors d'une mascarade mais qui victime d'un accident a depuis le cerveau troublé. Il reste ainsi enfermé dans ce rôle, entouré de ses serviteurs, amis devenus des figurants enrôlés dans cette époque. L'arrivée de sa propre famille va tout bouleverser...


Tous jouent à être tour à tour Henri IV, l'empereur du Saint Empire romain germanique, la comtesse Mathilde de Canossa, de simples vassaux ou encore des religieux et dignitaires de haut rang revivant l'An 1077. On s'installe ainsi dans un univers épique en plein règne du Saint Empire et au cœur de la folie d'Henri IV d'Allemagne... Ce jeu de masques est imbriqué d'une telle façon que le public en perd vite son latin et ses propres repères. On se pose alors la question. Qui joue à jouer quel rôle et dans quelle temporalité?


Servi par le texte génial de Luigi Pirandello qui l'écrit en 1922 après sa célèbre pièce de théâtre Six personnages en quête d'auteur, le metteur en scène Léonard Matton n'hésite pas à s'en libérer aussi afin de mieux brouiller les cartes en un jeu de pistes et de personnages dramatiques tous en quête d'auteur et d'identité. On en vient soi-même à s'interroger en un sombre reflet de ce miroir à facettes perturbants à plus d'un titre. En effet, qui sommes-nous au regard de la folie régnante et de l'hystérie de notre propre monde décousu et en perte de sens ? Le fou est-il bien celui qu'on voit comme tel, prisonnier de son rôle de roi fou ou de fou du roi ? Est-il celui qu'on croit voir comme tel et sur quelle base , nous nous reposons pour en juger ? Dans la vie, ne sommes-nous pas tous masqués derrière la folie ambiante ou pour mieux en échapper par nos mascarades sociales? N'était-ce pas le cas de Pirandello victime de la folie de sa femme, du drame de sa propre famille avec la première guerre mondiale ?



Le traitement dramatique voulu par Léonard Matton oscille entre farce à l'italienne servant un gestus très précis et le théâtre d'art, où l'art du théâtre s'exploite a maxima permettant une entière liberté. Le travail se fait à trois cent soixante degrés sans limitation d'angles de vue ou de jeux de scènes théâtralisés. Sommes-nous les amis de ce groupe pris à témoin ou des patients eux-mêmes en prise

d'identification avec les analyses d'une docteure -psychiatre du XXe siècle, ou encore un de ces personnages de l'an 1000 ? Ou autre questionnement, restons-nous encore nous-mêmes regardant juste ce spectacle -filage d'une pièce- mis en scène par une jeune -femme et produit par une autre?


Tous du plateau à la salle sont en interaction avec nous, les spectateurs existant en cet an 2022 mais projetés en 1922 et en l'an 1077. C'est un vrai challenge pour chacun de se définir, la question est infinie et ouvre à la réflexion voulue par Pirandello et le metteur en scène dans le réel Léonard Matton qui s'en amuse à souhait. Fiction, réalité, folie, fantasmagorie, farce satirique... Les portes sont entrouvertes pour glisser de l'une à l'autre. La mise en scène est bien servie par une scénographie sobre avec un jeu de lumières très étudié. Citons la création costumes soignée de Margaux Lopez et de surcroît, celle-ci aide à s'y retrouver aussi dès le début du spectacle, notamment avec l'intervention de la salle d'un comédien habillé en un roi Henri IV mais qui s'est trompé de personnage et d'époque!

Après le splendide spectacle immersif Helsingor issu du célèbre drame shakespearien Hamlet, Léonard Matton réitère et nous emporte dans un intense souffle épique de nouveau avec sa jeune et dynamique troupe, fort complice et impliquée. Il est par ailleurs à citer le formidable jeu du talentueux comédien Dylan Perrot, interprétant le roi Henri IV.


Ce spectacle se joue pour sa dernière ce lundi 18 avril à 20h55 au Théâtre des Béliers Parisiens.

N'hésitez pas à la découvrir !



Safia Bouadan



A l'affiche au Théâtre des Béliers Parisiens 14, rue Saint-Isaure 75018 Paris Du 21 février au 14 mars Lundi à 21h Durée 1h40

Réservation

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Adaptation, mise en scène et scénographie de Léonard Matton Traduction de Benjamin Crémieux Assistante à la mise en scène Clémence Audas et Aurélie Gendéra Avec Albert Arnulf, Clémence Audas, Yolanda Creighton, Aurélie Gendéra, Reynold de Guenyveau, Guillaume Lauro Lillo, Justine Marçais, Maud Olivieri, Dylan Perrot, Alice Preyssas, Maxime Seynave, Pierre-Emmanuel Uguen. Costumes de Margaux Lopez Conseil chorégraphies de Fantine Lanneau-Cassan Conseil chant de Christophe Charrier

Crédit photos © Matthieu Camille Colin

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